Haiti

Quand la chute du dollar place l’éducation hors d’atteinte

Le plongeon du dollar est le dernier d’une série de crises qui rendent plus difficile l’accès des enfants haïtiens à l’école.

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Plunging Dollar Pushes Education Out of Reach

Anne Myriam Bolivar, GPJ Haïti

Last year, the value of Haiti’s currency shot up. This slashed the dollar’s value and impacted those who rely on remittances.

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PORT-AU-PRINCE, HAÏTI : Par un mardi ensoleillé en cet hiver, c’était au tour des clochers de la capitale haïtienne de retentir, marquant 8 heures. Dans le quartier de Mariani, des enfants – en masse-, sortaient de petites maisons en tôle, vêtus de blouses blanches et de jupes repassées, balançant leurs boîtes à lunch. Certains montent dans des tap taps multicolores, d’autres sur des taxis-motos, faisant hurler leurs klaxons et pétarader leurs moteurs et emmenant des élèves à l’école.

Mardochée Dorival, lui, avait soif d’une chose : être parmi eux. Aussi maigre que réservé, Mardochée, 15 ans, devrait être en 9ème année fondamentale. Et à l’instar de la plupart des enfants haïtiens, il fréquentait une école privée. Sa marraine, vivant sur l’île caribéenne de Saint-Martin, lui envoyait de l’argent pour l’aider à payer ses frais de scolarité. Néanmoins, en novembre, lorsque les écoles ont rouvert leurs portes après fermeture temporaire, il ne pouvait se permettre de faire son retour à l’école. Les revenus de sa marraine s’étaient érodés pour cause de la pandémie. Pis encore, les dollars américains qu’elle pouvait envoyer valaient soudainement moins.

L’économie haïtienne carbure en grande partie aux dollars. Cette situation est due en partie au fait qu’Haïti est plus tributaire que pratiquement n’importe quel autre pays de l’argent envoyé depuis l’étranger. Ces envois de fonds représentent environ un tiers du produit intérieur brut du pays, et leur grande majorité provient des États-Unis.

L’an dernier, la monnaie locale, la gourde, s’est envolée. Cela a eu pour conséquence la réduction de la valeur du dollar, ce qui signifie que, aujourd’hui, les Haïtiens les plus pauvres se retrouvent encore avec moins de fric. Presque du jour au lendemain, il est devenu plus difficile d’acheter du riz, des petits pois, du lait et de l’huile de cuisine, dont les prix n’ont pas diminué. Et il leur était plus difficile d’envoyer leurs enfants à l’école.

En Haïti, environ 80 % des écoles sont privées. Selon un récent rapport de la Banque de développement des Caraïbes, des familles déboursent généralement près de la moitié de leurs revenus pour payer les frais de scolarité, les uniformes et les livres. Quoique des défenseurs de l’éducation affirment qu’il soit trop tôt pour disposer des chiffres fiables, ils subodorent l’existence de beaucoup plus de Mardochées – des enfants dont la scolarité a été interrompue, en partie, par le taux de change.

Jean Lama Eustache dirige une école privée à Port-au-Prince. Lorsque les cours ont repris, près de 40 % des 120 élèves ne se sont pas présentés. « On ne sait pas s’ils vont revenir, et on ne peut pas les laisser venir sans payer », confie-t-il. En l’état actuel des choses, il peut à peine payer son personnel.

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Anne Myriam Bolivar, GPJ Haïti

À en croire Enony Germain, économiste, Haïti subit une croissance économique négative depuis des années. Il n’y a tout simplement pas beaucoup d’emplois bien rémunérés, ce qui fait que la chute des envois de fonds entraîne peu de possibilités pour des parents de trouver de l’argent.

« Si on n’arrive pas à envoyer nos enfants à l’école, j’imagine déjà comment sera demain », déclare Lëticia Jean Felix, une mère célibataire au chômage depuis trois ans. « Qui va remplacer les professeurs et les autres fonctionnaires publics et privés ? »

Les enfants de Jean Felix sont respectivement âgés de 12, 13 et 15 ans. Lorsque l’école a redémarré, ils n’ont pas pu y aller, car elle misait sur des transferts de fonds.

Les responsables de l’éducation reconnaissent que nombre d’élèves abandonnent l’école en raison de leurs difficultés financières mais, font-ils savoir, ils ne peuvent rien y faire. « On ne peut pas satisfaire tout le monde, et l’État a mis à disposition des écoles publiques », déclare Irlande Valérie Dorcéus, chef de service au ministère de l’Éducation. « Le fait est qu’il y a des parents qui ont choisi de mettre leurs enfants dans des écoles privées, et maintenant avec la situation économique du pays, ils ne peuvent pas remplir leurs obligations de payer les frais de scolarité ». Pourtant, nombreuses sont les écoles publiques n’ayant pas de place pour accueillir de nouveaux élèves.

Obtenir un diplôme n’était même pas chose facile pour des enfants haïtiens. Selon l’Institut international de planification de l’éducation de l’UNESCO (IIPE-UNESCO), environ 10 % des enfants abandonnent l’école avant la sixième année et 40 % avant la fin de la neuvième année fondamentale, dernière année de scolarité. Les crises récentes n’ont rien arrangé. Les écoles ont fermé en 2019 en raison des troubles politiques, et en 2020 à cause de la pandémie de coronavirus. Le corps législatif s’étant effondré et le président gouvernant depuis par décrets, Haïti a, ces derniers mois, été secoué par des manifestations et une augmentation alarmante des enlèvements. Terrifiés, certains parents ont choisi de garder leurs enfants à la maison.

Ils ne s’attendaient pas non plus à une crise de change. L’an dernier, plusieurs facteurs, parmi lesquels la décision par la banque centrale d’Haïti de vendre 150 millions de dollars sur le marché des changes, ont été à l’origine de la flambée de la gourde. En août, 1 dollar équivalait à plus de 110 gourdes. En avril, il est tombé, se rapprochant de 80.

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Anne Myriam Bolivar, GPJ Haïti

Antonise Ocville, femme de ménage à Port-au-Prince, affirme que son cousin de Saint-Martin lui envoyait 200 à 300 dollars par an pour aider ses filles à aller à l’école. Aujourd’hui, Ocville peut à peine se permettre de les nourrir, et encore moins de les envoyer à l’école. Ainsi, l’aînée, qui a 14 ans, n’a pas décroché de l’école, tandis que ses sœurs cadettes sont restées à la maison, participant aux tâches ménagères. « C’est dur ici », avoue Ocville. « Pas d’éducation pour les pauvres ».

Il n’est pas rare de voir des enfants haïtiens commencer l’école à un âge plus tardif ou quitter et y retourner, mais ces élèves s’en trouvent défavorisés. Selon l’IIPE de l’UNESCO, environ 80 % des élèves qui abandonnent l’école sont « sur-âgés », autrement dit, plus âgés – parfois beaucoup plus âgés – que leurs camarades de classe.

Déscolarisés, ils risquent de rejoindre les rangs des gangs ou commettre des vols pour survivre, prévient Chrisler Thélusma, qui dirige le groupe Mouvement contre la Domesticité, qui aide les enfants à retourner à l’école. « Ils sont vulnérables et se laissent guider dans la mauvaise direction », révèle Thélusma.

Pour Mardochée, l’école lui manque. Il aimait la géographie, car il s’imaginait visiter les endroits évoqués par son professeur, et jouer au football avec ses amis. Mais sa mère n’a qu’une seule source de revenus : petits boulots ou vente de bibelots, ce qui ne peut pas lui permettre de l’aider à reprendre le chemin de l’école.

Ainsi, chaque matin, il rassemble de la colle, une pompe et d’autres outils, s’assied sur une porte de voiture rouillée posée sur des blocs de ciment et attend des clients. « Pour faire passer le temps et aussi ma frustration, je ne fais que réparer les vélos de mes amis et aussi ceux d’autres personnes », confie-t-il. Il donne à sa mère la plupart de ce qu’il gagne.

Anne Myriam Bolivar est journaliste à Global Press Journal en poste à Port-au-Prince, en Haïti. Née et élevée dans le département du Sud d’Haïti, elle réalise des reportages sur un vaste panel de sujets allant de l’agriculture au développement social.


Note à propos de la traduction

Traduit par Ndahayo Sylvestre, GPJ.