Haiti

Énergie, passion et patience : voilà ce qu’il faut pour réunifier les enfants adoptés et leurs parents biologiques à Haïti

Des changements et des défis sont, depuis plusieurs décennies, deux caractéristiques qui ont été propres à l’adoption internationale à Haïti. Et aujourd’hui, un animateur de radio œuvre au rétablissement des contacts entre adoptés à l’international et parents biologiques à Haïti.

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‘Energy, Passion and Patience:’ What It Takes To Reunite Adopted Children With Their Birth Parents in Haiti

Anne Myriam Bolivar, GPJ Haïti

Grâce à une émission de radio locale, Clerice Chery retrouve sa fille, Myrlande Lévesque, donnée en adoption il y a plus de 20 ans.

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PORT-AU-PRINCE, HAÏTI — Proposant ses trois plus jeunes enfants à l’adoption, Clerice Chery priait qu’il soit possible de les revoir un jour.

Elle, qui n’avait jamais voulu se séparer de ses bébés, a fini par les laisser partir, car, confie-t-elle, elle ne pouvait, outre ses cinq autres enfants, subvenir à leurs besoins après le décès de son mari. Et elle voulait créer un chemin vers une vie meilleure pour eux.

Selon Chery, des représentants d’un orphelinat à Delmas, une banlieue de la capitale haïtienne, Port-au-Prince, lui promettaient la scolarisation de ses enfants et le maintien de leurs contacts avec elle.
Elle les laissa ainsi partir.

Pourtant, 20 ans s’étaient écoulés et aucun d’eux, aucun, ne lui avait donné de ses nouvelles.

« J’ai été partout dans des églises », confie-t-elle. « J’ai demandé à Dieu de me donner une chance de revoir au moins un de mes enfants adoptés ».

Puis, vint le jour où sa cousine écouta Michel Joseph, journaliste à la Radio Télévision Caraïbes, un groupe de radiodiffusion local populaire. C’est là que tout bascula.

Myrlande Lévesque, tel est le nom d’une femme que Joseph recevait sur le plateau de son émission.

Aujourd’hui âgée de 24 ans, elle était l’une des filles de Chery qui, pendant toutes ces années, avaient été proposées à l’adoption.

Le sujet de l’interview était une réponse aux prières de Chery: sa fille était à sa recherche.

Elle a vite fait de réunir les documents d’adoption qu’elle avait pu garder et d’aller à la radio dans l’espoir de rencontrer sa fille.

Ces trois dernières années, affirme Joseph, son émission de radio lui a permis d’aider plus d’une dizaine d’enfants adoptés à Haïti à entrer en contact avec leurs parents biologiques.

Journaliste et présentateur du journal à la station depuis sept ans, Joseph ne fait pas de pub pour son travail de rétablissement de contacts entre membres de famille. C’est cependant grâce au bouche-à-oreille enclenché au fil des ans que de plus en plus de gens ont commencé à lui envoyer des messages WhatsApp, ou même à se présenter à la station munis d’actes de naissance et d’un récit.

« Radio Caraïbes a une très grande fréquence à Haïti », révèle-il. « Les messages passent vite, et même si ce n’est pas la personne concernée qui écoute, il y a quand même une personne qui écoute et transmet le message rapidement ».

Aux dires de Joseph, il lui a fallu mettre en œuvre un processus plus formel pour gérer toutes les demandes qui lui sont adressées. Chaque individu, généralement un jeune ayant été adopté par une famille à l’étranger, remplit un questionnaire dans lequel figure, entre autres, lieu de résidence, noms de parents, photos de parents et autres pièces pertinentes. Ces informations servent de base à ses recherches et à son reportage sur chaque cas.

Une fois ces récits diffusés, révèle Joseph, des parents lui donnent un coup de fil et se présentent souvent au studio munis de pièces et de cartes d’identité prouvant leurs liens avec l’enfant. Certains se présentent même avec des photos.

« D’ailleurs, c’est toujours après 24 et 48 heures que les concernés viennent à la radio, pièces en main et autres papiers qui peuvent me prouver que le parent correspond à ce que l’adopté m’a soumis », déclare-t-il.

Et c’est exactement ce que Chery a fait ce jour-là.

La chance était au rendez-vous. Elle a rencontré Lévesque qui a été adoptée à l’âge de deux ans par une famille canadienne. Elle a appris que sa fille avait mené une belle vie et que sa famille adoptive était aimante.

Lévesque, à l’instar de nombreux enfants adoptés à l’étranger, affirme avoir accordé l’interview à la recherche de son identité.

Pendant des années, Haïti a permis l’adoption internationale sur base d’une procédure d’adoption simple. Cette dernière veut que les parents adoptifs gardent la responsabilité de l’enfant, mais laisse subsister des liens juridiques entre l’adopté et sa famille d’origine. Par conséquent, de nombreux enfants ont conservé leurs prénoms, facilitant ainsi le travail de Joseph.

Pourtant, le triste bilan laissé par un séisme dévastateur qui a frappé Haïti en janvier 2010 a déclenché une vague de réformes en matière d’adoption.

Des centaines de milliers d’enfants se sont retrouvés sans abri à cause du séisme. Avec des effets de ce dernier, les règlements en matière d’adoption ont été levés dans la foulée et plus de 2 000 enfants ont été adoptés à l’étranger, dont beaucoup sans examen de dossiers ni documents appropriés.

J’ai été partout dans des églises. J’ai demandé à Dieu de me donner une chance de revoir au moins un de mes enfants adoptés.

En 2012, l’Institut du bien-être social et de recherches (IBESR) à Haïti, organe chargé de la protection de l’enfance à Haïti, a temporairement mis fin aux adoptions internationales pendant que les autorités s’affairaient à déterminer la voie à suivre. Une nouvelle loi sur l’adoption a été publiée en 2013, prévoyant des critères de contrôle et comportant des dispositions en matière d’adoption internationale.

En avril 2014, les principes d’adoption de la Convention de La Haye, un accord sur les adoptions internationales lancé à l’échelle mondiale en 1993, sont devenus applicables à Haïti.

Selon les directives de la Convention de La Haye, il importe de passer au crible les futurs parents par la vérification de leurs antécédents et de leur situation financière. Haïti exige qu’au moins un des adoptants ait au moins 30 ans. S’agissant des femmes célibataires, elles peuvent adopter si elles ont plus de 35 ans. Haïti interdit l’adoption par les couples de même sexe, quel que soit le statut de leur relation.

« Avant 2013, Haïti pouvait avoir plus de 2 000 adoptions chaque année », déclare Newton Saint Juste, avocat au barreau de Port-au-Prince. « Aujourd’hui, la procédure est plus rigoureuse et on enregistre 400 adoptions par an ».

Alors que le nombre d’enfants adoptés à l’international diminue, on estime à 30 000 le nombre d’enfants vivant encore dans des orphelinats à Haïti, selon Lumos, une ONG fondée par l’auteur J.K. Rowling qui œuvre pour mettre fin à l’institutionnalisation des enfants. Environ 80% d’entre eux ont au moins un parent en vie et la plupart ont d’autres membres de leur famille à Haïti.

À Haïti, bon nombre de ces enfants sont proposés à l’adoption parce que leurs familles sont incapables d’assumer leur prise en charge. Si l’on en croit la dernière enquête réalisée en 2012 auprès des ménages, plus de 6 millions d’Haïtiens vivent sous le seuil de pauvreté et 2,5 millions en dessous du seuil d’extrême pauvreté, gagnant moins de 1,23 dollar par jour.

Malgré les nouveaux règlements et nombre d’enfants qui restent toujours dans des orphelinats, Joseph affirme que l’on ne parle pas de ce problème ouvertement.

« L’adoption est un sujet un peu tabou à Haïti, puisque la majorité des enfants sont donnés en adoption pour qu’ils puissent avoir une vie meilleure », déclare Joseph.

Mais le désir de connaître les parents biologiques est naturel, estime Ronald Jean Jacques, psychologue et professeur à l’Université d’État d’Haïti.

« C’est très normal que les enfants adoptés veuillent retrouver leurs parents biologiques, car ils ont besoin de combler le vide qu’ils ressentent », fait-il savoir.

Et c’est bien cela qui rend si importante la spécialité novatrice de Joseph dans la pratique du journalisme.

« On le voit dégager autant d’énergie, de passion et de patience pour réaliser ce travail particulier », déclare Davidson Saint Fort, qui travaille à Radio Télévision Caraïbes depuis trois ans. « Tout cela nous porte à mettre plus d’efforts pour nous orienter vers cette forme de journalisme utile pour la société ».

Selon Régine Deslauriers, comptable et cadre au ministère haïtien de l’éducation, l’émission de Joseph l’a aidée à renouer le contact avec ses frères et sœurs.

« Son travail a apporté une joie inespérée dans mon cœur », lâche-t-elle.

Chery et sa fille partagent cet avis.

Lévesque, ne parlant pas le créole et la langue restant ainsi toujours un obstacle entre elles, affirme avoir bien hâte d’apprendre cette langue pour pouvoir continuer à renforcer ses liens avec sa mère.

« Je me sens complète aujourd’hui », lâche-telle. « Grâce à lui, j’ai pu revoir ma mère ».

Adapté à partir de sa version originale en français par Ndahayo Sylvestre, GPJ.