SPECIAL REPORT

« …nous tue à petit feu » : dans un contexte de violence endémique, les soins de santé sont réduits à néant, au grand dam des femmes

Au nord-est de la RD Congo, les groupes armés ont fauché la vie d’environ 500 civils en l’espace de trois mois seulement. Ces statistiques, pour alarmantes qu’elles soient, sont de loin de rendre pleinement compte de la souffrance. Et pour cause : le manque d’accès aux soins de santé emporte lui aussi des femmes et des bébés.

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ITURI, RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO : au-delà de 19 heures, tout est calme : les animaux de retour dans leurs étables, les hommes rassemblés autour d’un poste radio à piles dans un bar local, les femmes occupées à préparer le repas du soir à la maison. Tel est ce à quoi ressemble la journée type dans le village de Fataki. En juin 2021, pourtant, il a suffi d’une nuit pour que ces rythmes routiniers basculent par un coup d’arrêt. En effet, des hommes armés ont fait irruption dans ce village, brûlant des maisons en terre et versant le sang des occupants.

Cette nuit-là, Esther Wabiwa a dû fuir Fataki avec son mari et ses deux jeunes enfants pour errer dans la brousse pendant trois jours, passant leurs nuits à dormir d’un sommeil agité sur des feuilles mouillées. Alors enceinte de son troisième enfant, Wabiwa fut prise de contractions. Plus ils marchaient, plus ses contractions gagnaient en intensité.

« Ce n’est pas le moment », rassure son mari, anxieux et bouleversé. « Ne peut-il pas attendre un peu ? »

Il ne le pouvait pas. « Sa tête était déjà entre mes cuisses », témoigne Wabiwa, 29 ans. En pleine nuit, elle a accouché de son bébé qui a atterri sur un sol nu et mouillé. « J’ai dû couper le cordon ombilical avec mes propres dents », révèle-t-elle. « Je n’avais rien d’autre sur moi ». Puis, craignant le risque de se faire tuer en raison du choix de s’arrêter pour se reposer, la famille a marché encore trois jours.

L’Ituri, située dans le nord-est du pays, compte 5,7 millions d’habitants dont 2 millions environ sont, à en croire les estimations des Nations unies datant de 2022, en situation de déplacement interne. Dans la région de Fataki, située à deux pas de la rive ouest du lac Albert, une milice qui prétend défendre les intérêts de la communauté lendu, l’une des nombreuses communautés qu’abrite l’Ituri, est pointée du doigt en tant que responsable de la plupart des récentes explosions de violence à l’origine de cet exode. Il s’agit d’une milice constituée de membres de cette communauté regroupés au sein d’un réseau connu sous le nom de Coopérative pour le développement du Congo (Codeco). La région de Fataki a été attaquée par des hommes suspectés d’être affiliés à la Codeco. Les communautés lendu et hema, respectivement des groupes d’agriculteurs et d’éleveurs, vivent à couteaux tirés depuis la colonisation de la région par la Belgique lorsque les dirigeants coloniaux privilégiaient ce dernier groupe. D’un côté, les Hema avaient accès à l’éducation et occupaient des emplois dans l’administration. De l’autre, les Lendu restaient cantonnés au travail dans des mines et des plantations. Dès 1911, les Lendu se sont révoltés contre la domination des Hema, tuant le chef local de cette communauté rivale. Depuis lors, des tensions persistantes autour des terres, des ressources – l’Ituri regorgeant de minéraux, notamment d’or – et des crispations identitaires ont maintenu la région dans une situation de crise quasi permanente, y compris un conflit armé de grande envergure, connu sous le nom de guerre de l’Ituri, entre 1999 et 2004.

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Carte par Matt Haney, GPJ

Ces dernières années, les attaques perpétrées par cette milice ont tué des centaines de personnes. Entre le 1er décembre 2021 et le 7 mars 2022, 458 civils, dont 82 femmes et 48 enfants, ont été tués, alors que 142 autres civils, dont neuf femmes et 24 enfants, ont été blessés. Ces estimations, pour alarmantes qu’elles soient, sont de loin de rendre pleinement compte de l’ampleur des souffrances dans la région, notamment des décès survenant bien après le retrait des assaillants. Wabiwa et sa famille – son mari, ses deux enfants de 2 ans et de 4 ans et son bébé – ont réussi à échapper au sort de mourir assassinés par des hommes qui ont détruit leur village, mais c’est comme s’ils tombaient de Scylla en Charybde : lorsqu’ils sont arrivés à Bunia, chef-lieu de la province de l’Ituri, où régnait une sécurité relative, ils étaient affaiblis par la faim et l’épuisement. Une semaine plus tard, son bébé est décédé. « Il n’a pas survécu, car il avait une pneumonie », déplore Wabiwa, les yeux mouillés de larmes. « C’est un miracle que j’aie survécu, compte tenu de ce que j’ai traversé ».

Dans un contexte marqué par la violence généralisée, l’accès des femmes enceintes aux soins de santé n’est pas chose facile. Celles qui parviennent à arriver à Bunia depuis les zones périphériques y arrivent souvent dans un état critique, explique Sœur Immaculé Pashango, infirmière au centre de santé Muzi Maria dans le chef-lieu de la province. « La difficulté d’accès aux soins compromet l’évolution normale de la grossesse et met en danger la vie de l’enfant. Nous sommes souvent confrontés à des cas difficiles qui nécessitent une intervention chirurgicale ».


Cinq femmes et 16 bébés sont morts dans le camp de Bunia depuis le début de l’année, révèle Albert Mujana Kaloji, président du camp. « Tout cela est la conséquence de la guerre », se désole-t-il. « Si nous pouvions retourner dans nos villages, la vie serait plus facile. Nos femmes et nos enfants seraient en bonne santé ».

Ayant fui son village de Drodro en juin 2021 pour trouver refuge dans le camp depuis lors, Patience Zebi, 46 ans, a vu – l’année dernière – la diarrhée et la malnutrition emporter ses deux enfants. « Même si nous avons pu échapper au massacre, la vie que nous menons ici nous tue à petit feu », s’alarme-t-elle. « J’ai déjà perdu deux enfants, et j’ai peur d’en perdre d’autres ». Près de 3 millions de personnes en Ituri ont connu une insécurité alimentaire à des niveaux de crise, et ce, entre septembre et décembre de l’année dernière. La faim n’est toutefois plus la seule préoccupation des occupants des camps. En février dernier, 50 déplacés internes, au nombre desquels figurent des femmes et des enfants, ont été tués à coups de machette par des miliciens armés dans le camp de déplacés internes de Plaine Savo dans le territoire de Djugu. Trois mois plus tôt, 44 personnes avaient été tuées lors d’une attaque contre les sites de déplacés internes de Drodro et Tche dans la même région.

À l’extérieur de Bunia, il demeure à ce jour encore plus difficile d’accéder aux soins de santé reproductive, maternelle et infantile. Florence Kave, sage-femme âgée de 43 ans, a choisi de rester à Djugu, malgré les niveaux particulièrement élevés de la violence qui y règne. « Je ne pouvais pas m’enfuir en sachant que les patients, notamment les femmes enceintes, seraient laissés à eux-mêmes », nous confie-t-elle au téléphone. « Si je dois mourir, ce sera ici avec mes patients ».

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NOELLA NYIRABIHOGO, GPJ RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Des civils fuient les combats en ce mois de juin dans la ville de Kibumba, dans le territoire de Nyiragongo, à environ 30 kilomètres au nord de la ville de Goma.

NOELLA NYIRABIHOGO, GPJ RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Des femmes enceintes et jeunes mamans attendent une distribution de fournitures au centre de santé dans un camp de déplacés internes à Bunia, dans la province de l’Ituri.

Un groupe armé a détruit le dispensaire où elle travaille. Chaque jour, elle se rend au travail étant habillée en civil pour éviter d’être prise pour cible. Les attaques contre les travailleurs et les établissements de santé ont augmenté ces dernières années, selon la division provinciale de la santé de l’Ituri. Et pour preuve, 79 établissements de santé ont, entre juin 2019 et mai 2020, été endommagés ou pillés dans neuf des 36 zones de santé de l’Ituri. En 2021, au moins 127 établissements de santé et travailleurs de la santé ont été attaqués à travers le pays. En mars dernier, cinq mois après que des hommes armés non identifiés ont ouvert le feu sur son convoi en Ituri, l’organisation humanitaire et médicale internationale Médecins sans frontières (MSF) a annoncé son intention d’arrêter ses activités à Nizi et Bambu, respectivement à 50 kilomètres et à 58 kilomètres de Djugu, pointant du doigt un manque de garanties de sécurité de la part de toutes les parties. Contactée, l’organisation n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations.

À ce dispensaire détruit et auquel Kave travaille, il est installé des tentes de fortune réservées à l’admission des femmes sur le point d’accoucher. « Nous n’avons aucun équipement. Mes seuls instruments sont une lame de rasoir et des gants. Les femmes accouchent à même le sol », s’alarme-t-elle. « En un mois, j’ai déjà perdu quatre femmes qui auraient dû, mais n’ont pas pu, être transférées ».

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NOELLA NYIRABIHOGO, GPJ RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Brigitte Mave tient son nouveau-né dans les bras au centre de santé d’un camp de déplacés internes à Bunia. Elle exprime son inquiétude de ne pas avoir suffisamment à manger pour pouvoir produire le lait maternel pour son bébé.

Brigitte Mave, 31 ans, vient d’accoucher dans le camp de Bunia. Et l’accouchement, lui, vient de se faire sans complication, mais une chose demeure sa préoccupation : « Je ne peux pas allaiter mon bébé correctement parce que je n’ai pas assez de lait maternel, témoigne-t-elle, parce que je n’ai pas assez à manger ». De petite taille, timide et d’une voix douce, Mave a quitté le village de Bambu après que ce dernier s’est vu assaillir, selon les informations recueillies, par la Codeco, et le camp reste son logis depuis un an. Pour sourire, ce n’est que lorsqu’elle regarde son bébé, mais ce sourire s’estompe rapidement lorsqu’elle pense au défi que représente le fait de l’élever dans un contexte de guerre.

La loi martiale est en vigueur dans l’Ituri ainsi que dans la province voisine du Nord-Kivu depuis mai 2021. À en croire les habitants, pourtant, la violence n’a jamais faibli depuis. « Nous demandons à la population de continuer à croire aux actions de l’armée, de nous faire confiance et de collaborer avec nous », déclare le lieutenant Jules Ngongo, porte-parole de l’armée en Ituri. « Nous faisons tout pour restaurer l’autorité de l’État ».

Wabiwa, qui attend un autre enfant qui aura pour première demeure le camp de Bunia, ne peut tâcher de se forger un cœur d’espoir. « Je pense que nous sommes destinés à souffrir pour le reste de notre vie parce que je ne crois plus ce que disent les autorités », se désespère-t-elle. « Mon pays n’est plus un endroit sûr pour nous, les femmes qui donnent la vie ».

Noella Nyirabihogo est journaliste à Global Press Journal en poste à Goma, en République démocratique du Congo.


NOTE À PROPOS DE LA TRADUCTION

Traduit par Ndahayo Sylvestre, GPJ.

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