Haiti

À Haïti, un cours de langue des signes se transforme en outil de mise en contact et en source d’opportunités pour des sourds

Des personnes handicapées à Haïti, notamment les déficients visuels, livrent un combat contre les préjugés et la marginalisation devenus leur lot quotidien. Aujourd’hui, un institut enseigne la langue des signes aux jeunes professionnels tout en œuvrant également au renforcement de la prise de conscience.

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Sign Language Course Creates Connection and Opportunity for Deaf Haitians

Marie Michelle Felicien, GPJ Haïti

Roseline Dumé (à gauche) et Guerda Debra apprennent la langue des signes dans une classe de débutants à l’Institut haïtien de Langue des Signes (IHLS), à Port-au-Prince, à Haïti.

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PORT-AU-PRINCE, HAÏTI – Roseline Dumé, technicienne en informatique devenue travailleuse sociale, Ivelie Emmanuelle St Lot, étudiante de cinquième année en médecine et Edwine Cadet, physiothérapeute, ont choisi différentes carrières mais s’engagent pour une même cause : venir en aide aux sourds ou aux muets de par l’apprentissage de la langue des signes.

Dumé suit un cours d’une durée d’un an réparti en trois semestres à l’Institut haïtien de Langue des Signes (IHLS), un institut privé basé à Port-au-Prince, capitale du pays. Selon ses dires, son premier cours lui a permis d’apprendre quelques salutations en langue des signes haïtienne(LSH).

Le travail de Dumé au sein de la Commission d’Adaptation scolaire et d’Appui social (CASAS) repose sur la communication. Récemment nommée secrétaire de la commission, Dumé caresse l’espoir qu’un jour ce cours lui permettra de briser les barrières à la communication que l’on connaît depuis longtemps sur le lieu de travail et dans d’autres lieux publics.

« Ces cours créent des interactions positives, ce qui me permet de servir d’interprète aux sourds-muets chaque fois que j’entre en contact avec eux, soit dans mon travail, soit dans la rue ».

Très peu de données sur la surdité et la mutité ont été publiées par le gouvernement haïtien, mais en 2003, les experts locaux ont estimé que 72 000 personnes étaient atteintes de déficience auditive et que nombre d’entre eux n’utilisaient aucune forme de langue des signes, conduisant ainsi à la dureté de leur vie quotidienne.

L’IHLS, un institut qui existe depuis un an, cherche à renverser cette tendance de par la formation de jeunes professionnels en vue de les aider à connaître la LSH.

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Marie Michelle Felicien, GPJ Haïti

Edwine Cadet pratique la langue des signes haïtienne dans une classe à l’Institut haïtien de Langue des Signes (IHLS).

Leur nombre s’élevant à près d’un million, les personnes handicapées à Haïti éprouvent des difficultés d’accès aux services de santé, de réadaptation et d’éducation de qualité. Ces personnes restent fortement marginalisées à cause de la pauvreté chronique, de l’insuffisance des dépenses publiques consacrées à la santé et des catastrophes naturelles.

Le gouvernement ne reconnaît pas la langue des signes comme langue nationale et officielle ou langue d’enseignement dans les écoles, mais reconnaît quelques écoles dans lesquelles il est fait usage de la langue des signes.

Jonas Cadet, sourd, est président de la Fédération nationale des Sourds d’Haïti depuis 2010. Par l’intermédiaire d’un interprète en LSH, il affirme que les personnes souffrant des troubles de l’audition ou du langage ne franchissent pas souvent le cap du secondaire.

« En 2017, seuls huit sourds-muets de l’Institut Montfort ont terminé leurs études secondaires », dit-il à propos d’une école de Port-au-Prince pour les enfants sourds-sourds aveugles.

Selon Cadet, il a eu la chance d’aller à l’école et d’apprendre la langue des signes dans les milieux sociaux, mais la capacité à communiquer, à elle seule, ne suffit pas. Même si pas mal de membres respectés de la communauté ont été laissés sans membres ou avec d’autres handicaps à cause du séisme de 2010, vivre avec un handicap à Haïti demeure un tabou, témoigne-t-il,

Aux dires de Cadet, les membres de son association renforcent la prise de conscience du public. Il ajoute pourtant qu’ils ont besoin d’aide et que l’IHLS leur apporte aujourd’hui ce soutien.

Fenel Bellegarde, co-fondateur de l’IHLS, affirme que 200 personnes se sont inscrites à leur cours de formation en LSH depuis l’ouverture de l’institut en février de l’an dernier.

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Marie Michelle Felicien, GPJ Haïti

Jean Richard Dorismé enseigne aux étudiants dans leur troisième semestre d’un cours de langue des signes d’une durée d’un an à l’Institut haïtien de Langue des Signes (IHLS).

Jean Evens Pierre, deuxième co-fondateur, affirme avoir pour objectif d’amener autant de gens que possible à apprendre la langue des signes et à devenir interprètes. Le coût des cours à l’IHLS étant de 13 000 gourdes haïtiennes, il reste prohibitif pour beaucoup d’Haïtiens. Ce montant est affecté au maintien des installations, à la formation et à la rémunération du personnel enseignant.

Pour l’instant, les jeunes professionnels de la ville restent majoritaires parmi ceux qui peuvent se permettre ces cours. Pour Bellegarde, cela est un avantage, car ils aident à renforcer la prise de conscience dans les milieux professionnels et à mieux intégrer les sourds et les muets dans leurs communautés respectives.

« Ces jeunes sont été informés davantage et sont devenus sensibles au sort des sourds-muets », précise-t-il.

De l’avis d’Edwine Cadet, 36 ans, ces cours s’avèrent déjà utiles dans son travail quotidien. À l’en croire, elle a moins de difficultés à communiquer avec les patients incapables d’entendre ou de parler.

Apprenant la LSH pour la première fois, St Lot affirme avoir de l’enthousiasme à saisir cette chance.

« Depuis mes études, j’ai toujours été soucieuse de promouvoir la santé des enfants, en particulier ceux qui sont handicapés », fait-elle savoir. « J’espère que je me sentirai mieux armée pour les servir lorsque le temps viendra de commencer ma carrière » .

Adapté à partir de sa version originale en français par Ndahayo Sylvestre, GPJ.

Bob Jean Carlens a interprété les entretiens entre Jonas Cadet et Marie Michelle Félicien, journaliste de GPJ, parlant en langue des signes haïtienne et en français.