Democratic Republic of Congo

Le besoin en logement est à l'origine d'une crise alimentaire dans la région

Alors que les autorités récupèrent les terrains inoccupés pour construire des logements, les « maraîchères » de Kisangani perdent non seulement leurs cultures mais aussi leurs revenus - d’où la flambée des prix des légumes.

Read this story in

Publication Date

Housing Demand Spurs Region’s Food Crisis

Françoise Mbuyi Mutombo, GPJ RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Mamisa Kalisaya, âgée de 33 ans, inspecte sa récolte d'aubergines.

Publication Date

KISANGANI, RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO – Chaque matin, après avoir envoyé ses cinq enfants à l’école, Mamisa Kalisaya se concentre sur ses aubergines.

Depuis six ans, elle a cultivé des jolis légumes sur un terrain inoccupé de l’autre côté de la ville, où plusieurs centaines de femmes cultivaient des produits pour subvenir aux besoins de leurs familles. Agée de 33 ans, elle s’est déplacée d’une manière experte sur un trajet de 4 kilomètres (2,5 miles) aller-retour, en empruntant un taxi-moto plusieurs heures par jour. Maintenant que les autorités locales ont récupéré la propriété de 15 hectares pour y construire des logements, son espace s’est réduit à la devanture sa porte, avec une production bien moindre.

« Cela fait quelques mois que je ne travaille plus dans ma grande parcelle parce qu’on me l’a enlevée », a-t-elle déclaré, ajoutant que son revenu est passé de 50 dollars par semaine à 10 dollars en raison de l’espace limité de son potager.

Kalisaya est l’une des « maraîchères » de Kisangani, un titre porté par des centaines de femmes, généralement célibataires ou veuves, qui cultivent des terrains inoccupés et vendent des produits pour subvenir aux besoins de leur famille.

Un boom démographique a contraint les autorités de la province de la Tshopo, dont Kisangani est la capitale, à récupérer des terrains publics pour y construire des logements dont le besoin se fait cruellement sentir. Le terrain était peut-être gratuit, mais le coût réel s’est avéré élevé : la perte des moyens de subsistance d’environ 500 familles, associée à la perte d’un approvisionnement alimentaire abordable et accessible, a mis la région au bord d’une crise nutritionnelle.

expand image
expand slideshow

Françoise Mbuyi Mutombo, GPJ RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Les autorités locales construisent un complexe immobilier sur un grand champ que les maraîchères de Kisangani cultivaient depuis 10 ans.

L’année dernière, une aubergine coûtait 100 francs congolais (5 cents). Aujourd’hui, elles se vendent 10 fois plus cher, transformant l’aliment de base du ménage en un article de luxe pour la province de la Tshopo, où le revenu mensuel moyen est de 60 678 francs (environ 31 dollars), selon la dernière enquête sur les ménages, menée par le bureau national des statistiques en 2016.

« La population qui avait l’habitude de se nourrir de ses propres légumes, moins chers, est contrainte à attendre les importations des provinces voisines dont le prix de vente est élevé », a expliqué François Lemba, travailleur social exerçant pour le compte des Amis de Nelson Mandela pour la Défense des Droits Humains, une organisation communautaire qui a dispensé une formation agricole aux maraîchères.

« Nous, maraîchères, semons des légumes dans nos parcelles non seulement pour nos familles mais aussi pour nourrir la population », a déclaré Kalisaya. « Les autorités devraient réfléchir avant de nous chasser de ces espaces pour construire des maisons, notamment pour la vie de la population car il y a une importante crise alimentaire dans la ville », a-t-elle renchéri.

Les congolais fuyant de violents conflits dans d’autres régions du pays ont été à l’origine d’une croissance explosive au cours de ces dernières années à Kisangani, l’une des villes les plus grandes en RDC. Selon les estimations des Nations unis, la ville est passée de 859,008 habitants en 2010 à 1.26 millions en 2020.

Les autorités locales affirment que la situation exige de toute urgence la construction de plus de logements et font remarquer qu’elles donnent un préavis de six mois avant de récupérer les champs.

« Ces espaces ont toujours été destinés à l’État », a expliqué Maurice Abibu, gouverneur intérimaire de la Tshopo. « Ces agricultrices cultivaient momentanément – on ne leur a pas donné définitivement – et aujourd’hui le gouvernement veut prendre leurs espaces pour construire les bâtiments qui aideront aussi la population à se loger puisque la Tshopo connaît un problème de surpopulation », a-t-il-ajouté.

Les maraîchères admettent avoir ignoré les avertissements, en raison de leur manque d’alternatives et de l’espoir que les responsables changeraient leurs plans ou mettraient d’autres sites à disposition.

Bien qu’elles soient d’accord sur le fait que le logement est absolument nécessaire, elles sont convaincues que les autorités auraient dû s’efforcer de trouver une autre solution et qu’elles doivent maintenant assumer la responsabilité des conséquences.

Quand la déforestation est à l’origine des effets dangereux au grand dam des agriculteursCLIQUEZ POUR LIRE

Claudia Lomboto, âgée de 36 ans, a déclaré avoir du mal à maintenir ses deux enfants à l’école depuis qu’elle a perdu la parcelle où elle cultivait des tomates depuis six ans. Au fur et à mesure que l’on prend conscience des dégâts collatéraux des récupérations des terres publiques, a-t-elle déclaré, peut-être les autorités les aideront en priorité, les autres femmes et elle, à retrouver du travail.

« C’est mon travail en tant que maraîchères de planter des tomates et de les vendre. Grâce à cela mes enfants ont été scolarisés, vêtis et nourris. Maintenant, nous nous retrouvons démunis », a-t-elle déclaré. « L’État devrait nous donner ne serait-ce qu’un petit espace pour travailler », a-t-elle ajouté.

Annie Kuga, âgée 39 ans, et mère de cinq enfants, gagnait 25 000 francs (environ 12,60 dollars) les meilleurs jours en vendant les tomates, aubergines et les oignons de printemps qu’elle cultivait depuis sept ans.

Tout ce dont elle a besoin, c’est d’un petit lopin de terre, a-t-elle déclaré, ou tout au moins avoir l’opportunité de travailler dans le champ de quelqu’un d’autre.

« Je ne sais pas comment m’occuper de ma famille depuis que j’ai perdu mon espace de travail », a-t-elle déclaré. « Je n’ai pas de diplôme, mais j’ai la force de travailler dans l’agriculture, qui est mon métier préféré », a-t-elle ajouté.

Françoise Mbuyi Mutombo est journaliste à Global Press Journal en poste à Kisangani, en République démocratique du Congo. Elle est spécialisée dans des reportages sur la santé.


NOTE À PROPOS DE LA TRADUCTION

Traduit par Kiampi Kongopi, GPJ.

Related Stories