Haiti

Choisir entre contourner des manifs et se priver des médicaments, quelle angoisse pour des patients

Des manifestations qui faisaient rage à Haïti rendaient difficile l’accès au traitement pour des milliers de personnes vivant avec le VIH dans ce pays. C’est ainsi qu’est intervenue une organisation pour voler à leur rescousse.

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HIV Patients Face Anguished Choice: Dodge Protests or Go Without Medication

Anne Myriam Bolivar, GPJ Haïti

Myrna Démosthène, 43 ans, affirme que les crises sociopolitiques en Haïti ont rendu l’accès à ses médicaments si difficiles qu’à un moment donné, le reste de ses réserves ne pouvait couvrir que trois jours. « Je n’espère pas revivre une telle épreuve », précise-t-elle. « Je n’ai jamais été aussi inquiète pour ma vie ».

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PORT-AU-PRINCE, HAÏTI : Pour accéder à ses antirétroviraux, Savior Louis se doit de contourner des manifestations qui, souvent, paralysent son quartier dans une banlieue de Port-au-Prince. Non seulement des manifestants bloquent des routes, mais ils érigent des barricades. Ils brûlent des pneus dans des rues.

Les bus, eux, s’arrêtent de rouler. Circuler : mission impossible pour les ambulances dans ces rues chaotiques. Des centres de santé, eux aussi, sont inaccessibles.

Depuis trois ans, la capitale haïtienne est la proie des manifestations incessantes. Et pour cause, des habitants du pays choisissent le blocage de routes pour dénoncer la corruption, la violence policière, les inégalités économiques et le manque de services publics.

Autrefois d’une fréquence quotidienne, ces manifestations se poursuivent aujourd’hui surtout pendant les jours du week-end et ont quasiment chamboulé toutes les facettes de la vie haïtienne. Des commerces ont dû fermer. Certaines organisations non gouvernementales ont suspendu leurs activités. Et des besognes aussi bien ordinaires qu’urgentes comme se procurer des antirétroviraux sont devenues un geste de courage.

« Soit nous nous privons de nos médicaments, soit nous subissons des conséquences », lance Louis, « soit nous risquons notre vie ».

Depuis 2017, des manifestations font rage à travers Haïti, en raison d’une hausse d’impôts proposée par le gouvernement et d’un scandale de corruption dans lequel de hauts responsables auraient subtilisé plus d’un milliard de dollars.

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Anne Myriam Bolivar, GPJ Haïti

Le GHESKIO, l’un des plus grands programmes de traitement du VIH/Sida dans le pays, a mis en place des points de distribution pour permettre aux Haïtiens vivant avec le VIH d’accéder plus facilement à leurs vitamines, antibiotiques et antirétroviraux. Plus de 3 000 patients ont mis à profit ces points de distribution.

Par ailleurs, des enquêteurs du gouvernement ont accusé Jovenel Moïse, ayant accédé à la magistrature suprême en février 2017, de blanchiment d’argent et d’autres irrégularités financières commises avant son entrée en fonction.

En 2019, les manifestations étaient moins fréquentes mais n’en restaient pas moins violentes. Moïse étant la cible de davantage d’allégations de corruption, les manifestants réclamaient son départ.

Aujourd’hui encore, les manifestants veulent le départ de Moïse. Aussi exigent-ils l’arrestation d’autres responsables présumés corrompus et en appellent à une réforme des systèmes haïtiens de santé, d’éducation et de justice.

Les dépenses de santé du pays sont parmi les plus faibles du monde. Selon les Nations unies, environ 38 % des Haïtiens âgés de 15 ans et plus sont analphabètes. Et le système judiciaire a souffert d’une série de problèmes, allant de la surpopulation carcérale aux meurtres présumés de civils, y compris de manifestants, commis par la police.

« C’est un véritable mouvement pour exiger la fin d’un système d’exclusion socioéconomique qui est en place dans ce pays depuis plus de 200 ans », déclare André Michel, avocat et porte-parole du Secteur démocratique et populaire, une coalition de groupes d’opposition. « Ce système profite à une minorité riche et laisse de côté la masse des pauvres ».

Christalin Joseph, président de Konade, un parti politique pro-gouvernemental, estime que les revendications des manifestants sont absurdes.

« Le droit de manifester est démocratique, mais les demandes doivent être justes », dit-il. « La question de la démission du président est un chantage politique. Jovenel Moïse est entré en fonction le 7 février 2017 et son mandat se terminera le 7 février 2022, il n’y a donc pas moyen d’y échapper ».

« Soit nous nous privons de nos médicaments, soit nous subissons des conséquences soit nous risquons notre vie ».

Dans cette situation trouble, des gens ordinaires essaient de continuer à survivre. Et parmi eux figurent des Haïtiens qui vivent avec le VIH.

Jusqu’à 180 000 Haïtiens vivraient avec le VIH/sida. Entre 62 et 83 % d’entre eux connaissent leur statut sérologique, et la majorité d’entre eux bénéficient d’un traitement.

Outre l’agitation sociale, la pandémie de coronavirus a accru le stress des personnes vivant avec le VIH. Selon le ministère de la Santé, la Covid-19, maladie causée par le coronavirus, a déjà fauché la vie de 234 Haïtiens.

Merilia Morel, femme d’affaires atteinte à la fois d’hypertension et du VIH, affirme qu’elle porte toujours un masque et se lave les mains régulièrement pour éviter le virus.

« C’est stressant, le fait que nous ne connaissons pas celui qui est infecté », s’alarme Morel, 56 ans. « Je dois me protéger et protéger ma famille. J’applique toutes les mesures de précaution, et je ne néglige jamais mes médicaments [antirétroviraux], qui sont mon oxygène. Je ne peux pas m’en passer ».

Le Dr Marie Marcelle Deschamps, secrétaire générale du GHESKIO, l’un des plus grands programmes de traitement du VIH/Sida en Haïti, affirme que les troubles politiques ont rendu impossible l’accès de nombreux patients à suffisamment de médicaments pour leur cycle de traitement.

Bernard Liautaud, médecin et chercheur au GHESKIO depuis trois décennies, affirme que si les patients ne prennent pas leurs médicaments, « le virus se multipliera et détruira tout le système de défense du patient, et il peut même en mourir ».

Constatant que les patients ne se présentaient pas pour leur traitement, les responsables du GHESKIO sont allés les voir.

« Je dois me protéger et protéger ma famille. J’applique toutes les mesures de précaution, et je ne néglige jamais mes médicaments [antirétroviraux], qui sont mon oxygène. Je ne peux pas m’en passer ».

Dans un geste qui, apparemment, est propre au GHESKIO, cette organisation a contacté les patients figurant dans sa base de données pour leur indiquer les points de distribution où ils pouvaient récupérer leurs médicaments. Plus de 3 000 patients ont mis à profit ces points.

Parmi eux se trouvaient des gens comme Myrna Démosthène, 43 ans, qui vit à Martissant, un quartier du sud de Port-au-Prince. De petite taille et dotée d’une grande personnalité, Démosthène vit avec le VIH depuis sept ans et renouvelle ses médicaments tous les six mois.

Selon elle, elle se devait, avant de déménager à Martissant, de parcourir plus de 100 kilomètres pour ses médicaments. Parfois, le service de bus était paralysé par des manifestations. Comme cette agitation se poursuivait, le reste de ses réserves de médicaments ne pouvait couvrir que trois jours.

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Elle a fini par apprendre l’existence d’un point de distribution tenu par GHESKIO à Fontamara, une banlieue de Port-au-Prince située à 3 kilomètres à l’ouest de Martissant.

« Je n’espère pas revivre une telle épreuve », dit-elle. « Je n’ai jamais été aussi inquiète pour ma vie ».

Un point de distribution de Fontamara a également sauvé la vie de Louis, qui vit avec le VIH depuis 24 ans. Il réside à Fontamara et avait l’habitude de parcourir à pied 3,4 kilomètres pour aller chercher ses médicaments, endurant la fumée de pneus brûlés.

Le point de distribution était plus proche. « C’était plus facile », révèle un certain Louis, optimiste et aimable, qui porte toujours un chapeau pour se protéger du soleil de plomb qui sévit en Haïti. « Mais à chaque fois que nous sommes dans la rue, c’est un risque ».

Selon M. Liautaud, il s’est révélé difficile de fixer les créneaux horaires appropriés pour des livraisons et de trouver des chauffeurs prêts à emmener les médicaments dans certains des quartiers les plus difficiles de Port-au-Prince. Mais au final, ils ont eu la main heureuse.

« Pour un pays comme Haïti », dit-il, « c’est l’une des rares occasions où on peut parler de succès ».

Anne Myriam Bolivar est journaliste à Global Press Journal en poste à Port-au-Prince, en Haïti. Née et élevée dans le département du Sud d’Haïti, elle réalise des reportages sur un vaste panel de sujets allant de l’agriculture au développement social.


Note à propos de la traduction

Traduit par Ndahayo Sylvestre, GPJ. Cliquez ici pour en savoir plus sur notre processus de traduction.