Democratic Republic of Congo

Maladie mentale: l’immense ravage caché des conflits armés en RD Congo

La persistance de la violence a laissé dans son sillage des milliers de populations rurales congolaises ayant désespérément besoin d’aide. Pourtant, nombre d’entre elles sont dissuadées de se faire soigner à cause des préjugés culturels, de la superstition et de la pauvreté.

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Mental Illness: The Vast, Hidden Toll of DRC’s Armed Conflicts

Matt Haney, GPJ

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SAKE, RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO : Murmurant sous son souffle, son regard est perdu dans le vide. De temps en temps, elle sursaute, poussant un cri aigu comme si quelque chose venait de la piquer. Depuis plus d’une décennie, Matilde Kunda, 51 ans, n’est plus la même.

« Au commencement, elle pouvait passer toute une journée sans parler », révèle Faida Mwasi, sœur de Kunda, avec laquelle elle partage sa maison de trois chambres. « Souvent, elle criait les noms de ses enfants ».

En 2008, Kunda a été témoin du massacre de ses six enfants et de son mari, tous poignardés à mort par un groupe armé qui a attaqué son village à l’Est de la RD Congo, dans la province du Nord-Kivu. Par la suite, sa santé mentale s’est écroulée.

« Lorsqu’on a remarqué qu’elle n’était plus elle-même, on a pensé qu’elle avait été ensorcelée ou possédée par des esprits démoniaques, et on l’a ainsi conduite chez un guérisseur », raconte Mwasi, qui vit dans un village près de la ville de Sake, également au Nord-Kivu. « Les guérisseurs nous ont demandé des chèvres et des poulets, mais rien n’a changé jusqu’à présent ».

Le récit de Kunda n’est pas nouveau en RD Congo, pays où 25 ans de conflits armés ont dévasté la santé mentale de la population, des centaines de milliers de personnes ayant été séparées de leurs familles, déplacées de leurs foyers ou exposées à des scènes de violence ou de torture.

Le défi est particulièrement important dans des zones rurales où des préjugés culturels, des croyances religieuses, le manque de transport et la pénurie de professionnels de la santé mentale concourent à constituer une menace pour les Congolais qui essaient de trouver des solutions à leurs problèmes d’ordre psychologique : le ravage caché des conflits en RD Congo.

« Malheureusement, beaucoup de gens pensent que les séquelles de la guerre ne sont que physiques et ignorent les conséquences de la guerre d’un point de vue psychologique », déclare Eugène Bashombe, psychologue au Centre hospitalier neuropsychiatrique de Goma, une ville d’environ 670 000 habitants située à 24 kilomètres au sud-est de Sake.

Selon le Comité de Suivi Sécuritaire du Kivu, un projet conjoint piloté par Human Rights Watch et le Groupe d’Étude sur le Congo de l’Université de New York, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu voisin figurent parmi les régions les plus dangereuses du monde.

Plus de 100 groupes armés, dont certains provenant du Rwanda et de l’Ouganda, se battent pour le pouvoir politique, des ressources foncières, de diamants, d’or, de cuivre et d’autres ressources naturelles. Des combats ont contraint environ 4,5 millions de Congolais à se déplacer à l’intérieur de la RD Congo et ont fait des millions de morts. Des enlèvements et des agressions sexuelles généralisés terrorisent la population civile.

« Malheureusement, beaucoup de gens pensent que les séquelles de la guerre ne sont que physiques et ignorent les conséquences de la guerre d’un point de vue psychologique ».

Selon Bashombe, plusieurs groupes armés restent toujours basés à l’intérieur et aux alentours de Goma, et la persistance des combats a profondément affecté la population locale. Au moins 80% des patients de son hôpital ont souffert de traumatismes liés à la guerre.

Pourtant, dans un pays peuplé de près de 73,8 millions d’habitants en 2014, seuls 638 d’entre eux travaillaient dans le domaine des services de santé mentale, selon le tout récent rapport complet de l’Organisation mondiale de la santé.

« Non seulement il y a très peu de personnel qualifié, mais la plupart des spécialistes travaillent dans des villes », renseigne Anicet Mulwani, administrateur de l’unité de neuropsychologie du Centre hospitalier neuropsychiatrique de Goma. « Le milieu rural reste à la merci des guérisseurs et des soi-disant pasteurs ».

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Selon lui, des guérisseurs et des pratiquants de la sorcellerie dans le village administrent souvent des potions aux patients.
En attendant, confie Mulwani, des gens attachent parfois leurs proches atteints de maladies mentales avec des liens et les gardent à la maison.

« Parfois, ils viennent vers nous alors qu’il est trop tard », révèle-t-il. « Les gens ne pensent pas que c’est une maladie qui peut guérir avec l’aide des médecins ».

À ces maux de la guerre s’ajoutent les effets de la pandémie du nouveau coronavirus, et selon Mulwani, beaucoup de ses patients vivent dans la peur et le désespoir. Certaines personnes, ajoute-t-il, se tournent vers des drogues illicites.

L’année dernière, affirme-t-il, il a reçu entre 650 et 850 patients par mois, soit une augmentation de 30% par rapport à 2019.

Le cas de ces patients était exceptionnel du fait qu’ils pouvaient chercher et bénéficier de l’aide. Le récit d’Asiya Kashindi ; lui, est plus courant.

En 2005, alors qu’elle avait 15 ans, Kashindi vivait dans son village natal, Tongo, dans le territoire de Rutshuru, dans la province du Nord-Kivu. Un jour, à la nuit tombante, des agresseurs ont envahi la maison familiale et l’ont violée devant ses parents et ses frères et sœurs. Ensuite, ces bourreaux ont agressé sexuellement sa mère et tué son père à coups de machette. Kashindi ne s’en est jamais remise.

« Le milieu rural reste à la merci des guérisseurs et des soi-disant pasteurs ».

Aujourd’hui, elle manifeste des degrés extrêmes de dépression et souffre de migraines chroniques. Elle s’isole, pleurant souvent sans raison apparente. Elle a commencé à passer des journées entières enfermée dans une église, il y a cinq ans.

« Ça va aller, Dieu me guérira un jour », murmure-t-elle.

Après l’attaque de Tongo, Kashindi n’est jamais allée à l’hôpital pour des soins psychologiques. Elle a plutôt cherché un guérisseur qui lui a concocté une potion pour soulager ses migraines, affirme Anaclet Akili, son frère cadet.

« Nous n’avons nulle part où l’emmener, si ce n’est que chez le guérisseur qui vit dans notre village », se désole Akili.

Selon Akili, il n’a jamais emmené sa sœur à Goma, à 72 kilomètres, pour qu’elle puisse s’y faire soigner parce qu’il ne savait rien de ce traitement. D’ailleurs, il n’avait pas d’argent pour payer le transport.

De retour chez Mwasi, sa soeur, Kunda, demeure pratiquement silencieuse. Avant que sa famille ne soit attaquée, Kunda cultivait des pommes de terre et des haricots, et son mari élevait plus de 30 chèvres. À en croire Mwasi, elle était connue pour son sourire et son énergie, mais au fil des ans, elle a perdu du poids et est devenue apathique.

Mwasi ne se souvient pas de la dernière fois que Kunda a souri ou quitté sa chambre.

« Elle respire encore », rassure-t-elle, « mais son âme est au paradis avec sa famille ».

Noella Nyirabihogo est journaliste à Global Press Journal en poste à Goma, en République démocratique du Congo. Elle est spécialiste des reportages sur la paix et la sécurité.


Note à propos de la traduction

Traduit par Ndahayo Sylvestre, GPJ.

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